16.05.2012
Le Loup et le Chien
Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
"Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, haires, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin."
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse."
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
"Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
- Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor."
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.
(Jean de La Fontaine, Les Fables, Livre I)
13:00 Publié dans Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, jean de la fontaine, le luop et le chien |
Imprimer
12.05.2012
Moon Palace, Paul Auster (éd. Actes Sud, coll. Babel)

Ralph Blakelock, Moonlight (huile, 1885)
***
- Je te vois mal en bibliothécaire, Fogg.
- Un peu étrange, je l'admets, mais je pense que ça pourrait me convenir. Les bibliothèques ne sont pas le monde réel, après tout. Ce sont des lieux à part, des sanctuaires de la pensée pure. Comme ça je pourrai continuer à vivre dans la lune pour le restant de mes jours. (p. 335)
***
[...] si nous ne regardons pas en haut, nous ne saurons jamais ce qui se trouve en bas [...] Nous ne nous découvrons qu'en nous tournant vers ce que nous ne sommes pas. On ne peut poser les pieds sur le sol tant qu'on n'a pas touché le ciel. (p. 242)
***
Il n'y a pas de coïncidences. L'usage de ce mot est l'apanage des ignorants. En ce monde, tout est électricité, les objets animés comme les objets inanimés. Même les pensées produisent une charge électrique. Si elles sont assez intenses, les pensées d'un homme peuvent transformer le monde qui l'entoure. (p. 167)
***
Nos vies sont déterminées par de multiples contingences [...] et nous luttons chaque jour contre ces chocs, ces accidents, afin de conserver notre équilibre. Il y a deux ans, pour des raisons philosophiques et personnelles, j'ai décidé de renoncer à cette lutte. Ce n'était pas par envie de me tuer - n'allez pas croire ça - mais parce qu'il me semblait que si je m'abandonnais au chaos de l'univers, l'univers me révélerait peut-être en dernier ressort une harmonie secrète, une forme, un plan, qui m'aiderait à pénétrer en moi-même. La condition était d'accepter les choses telles qu'elles se présentaient, de se laisser flotter dans le courant de l'univers. Je ne prétends pas y avoir très bien réussi. En fait, j'ai échoué lamentablement. Mais l'échec n'entache pas la sincérité de la tentative. Même si j'ai failli en mourir, je crois que cela m'a rendu meilleur. (p. 131)
***
N'aie pas peur, disait ma voix. Personne n'est autorisé à mourir plus d'une fois. La comédie sera bientôt terminée, et plus jamais tu n'auras à repasser par là. (p. 112)
***
J'ai créé mon néant, il me faut maintenant y vivre. (p. 92)
***
J'avais en poche quelque chose comme seize ou vingt dollars ; mon sac contenait un chandail, un blouson de cuir, une brosse à dents, un rasoir avec trois lames neuves, une paire de chaussettes de rechange, des slips, et un petit carnet vert à spirale où j'avais glissé un crayon. (p. 88)
***
[...] plus je m'ouvrais à ces correspondances secrètes, plus je me sentais près de comprendre quelque vérité fondamentale de l'univers. J'étais peut-être en train de devenir fou, mais je sentais néanmoins monter en moi une puissance énorme, une joie gnostique qui pénétrait les choses jusqu'au cœur. (p. 61)
***
[...] le dedans et le dehors ne peuvent pas être séparés sans causer de grands dommages à la vérité. (p. 49)
***
Tu es un bon gars, Philéas, et tu seras toujours avec moi, où que je sois. Pour l'instant, nous partons dans des directions opposées. Mais tôt ou tard nous nous retrouverons, j'en suis sûr. Tout s'arrange à la fin, vois-tu, tout se raccorde. Les neuf cercles. Les neuf planètes. Les neuf tours de batte. Nos neuf vies. Penses-y. Les correspondances sont infinies. (p. 31)
***
Oncle Victor trouvait du sens là où nul autre n'en aurait vu et puis, subrepticement, le muait en une sorte de connivence secrète. (p. 20)
12:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, citation, paul auster, moon palace, peinture, ralph blakelock, moonlight |
Imprimer
05.05.2012
J'ai hâte
J'ai hâte de tenir dans mes mains la joie des tiennes. Quelquefois j'imagine qu'il serait bon de se noyer à la surface d'un étang où nulle barque ne s'aventurerait. Ensuite, ressusciter dans le courant d'un vrai torrent où tes couleurs bouillonneraient.
(René Char, Guirlande terrestre)
(Acrylique : Violette Prems, Bubble, 23/03/2010)
11:42 Publié dans Poèmes choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, rené char, guirlande terrestre, peinture, violette prems, bubble |
Imprimer
04.05.2012
Je viens de rentrer
Je viens de rentrer. J'ai longtemps marché. Tu es la Continuelle. Je fais du feu. Je m'assois dans le fauteuil de panacée. Dans les plis des flammes barbares, ma fatigue escalade à son tour. Métamorphose bienveillante alternant avec la funeste.
(René Char, Lettera amorosa)
(Lithographie : Georges Braque, 1963)
18:11 Publié dans Poèmes choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, rené char, lettera amorosa, peinture, georges braque |
Imprimer
14.04.2012
A un passant
Mon cher enfant que j'ai vu dans ma vie errante,
Mon cher enfant, que, mon Dieu, tu me recueillis,
Moi-même pauvre ainsi que toi, purs comme lys,
Mon cher enfant que j'ai vu dans ma vie errante !
Et beau comme notre âme pure et transparente,
Mon cher enfant, grande vertu de moi, la rente
De mon effort de charité, nous, fleurs de lys !
On te dit mort... Mort ou vivant, sois ma mémoire !
Et qu'on ne hurle donc plus que c'est de la gloire
Que je m'occupe, fou qu'il fallut et qu'il faut...
Petit ! mort ou vivant, qui fis vibrer mes fibres,
Quoi qu'en aient dit et dit tels imbéciles noirs,
Compagnon qui ressuscitas les saints espoirs,
Va donc, vivant ou mort, dans les espaces libres !
(Paul Verlaine, Dédicaces, LXXXI)
14:43 Publié dans Poèmes choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, paul verlaine, dédicaces |
Imprimer
08.04.2012
Préjugés
Les préjugés ont la vie dure. Ils nous la font, aussi.
(Marc Novost, 08/04/2012)
23:07 Publié dans Pensées | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pensée, marc novost, préjugés |
Imprimer
25.03.2012
Il est une couleur
Il est une couleur qui me poursuit et que je hais,
Il est une couleur qui s'insinue loin dans ma peur.
Pourquoi donc les couleurs ont-elles le pouvoir
De persister dans notre âme, telles des fantômes ?
Il est une couleur qui me poursuit et d'heure en heure
Sa couleur se change en la couleur de mon âme.
(Ricardo Reis, Odes inachevées et variantes,
in Fernando Pessoa, Poèmes païens)
12:44 Publié dans Poèmes choisis | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, ricardo reis, odes inachevées et variantes, fernando pessoa, poèmes païens |
Imprimer
13.03.2012
Engrenages
Y'en a qui ramènent des trombones
Y'en a qui ramènent des stylos
Y'en a qui ramènent des gommes
Quand ils rentrent du bureau
Moi j'préfère les engrenages
Que j'trouve au fond du garage
(Marc Novost, 13/03/2012)
(Sculpture : Marie Gauthier, Nestor, 16/10/2011)
23:14 Publié dans PoèMNes | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, marc novost, engrenages, sculpture, marie gauthier, nestor |
Imprimer
26.02.2012
La Ville
Cette ville sombre !
Tout est crainte ici...
Le ciel est transi
D'éclairer tant d'ombre.
(Paul Verlaine, Sagesse, III-II)
(Acrylique : Violette Prems, Vi(e)lle III, 10/07/2010)
16:28 Publié dans Morceaux choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, paul verlaine, sagesse, peinture, violette prems, vi(e)lle iii |
Imprimer
24.02.2012
Correspondances
La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal)
22:14 Publié dans Poèmes choisis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, charles baudelaire, les fleurs du mal |
Imprimer





